vendredi 12 mars 2010

Les migrations forcées

Le XX siècle fut « le siècle des génocides ». En un siècle, on a enregistré quatre génocides qui ont emporté dans leur sillage des milliers de personnes. Ce siècle se singularise donc par la multiplication de crimes de masses qui ont provoqué des vastes mouvements de migrations forcées qui avaient contraint des populations entières à prendre le chemin de la déportation ou de l’exil. La première migration forcée enregistrée par ce siècle fut la déportation des Hereros. Au début du siècle, en 1904, ce peuple a été contraint de quitter leur espace d’habitation pour des raisons liées à la politique allemande de la domination de leur pays. Il fut, dans la liste des déportations que ce siècle allait enregistrer plus tard, le premier à avoir subi la migration forcée. Cette migration est dite forcée car les populations qui l’effectuent n’ont ni le choix du départ ni celui de la destination. Le peuple Hereros, comme les Juifs et les Cambodgiens, n’ont pas été avertis qu’ils allaient quitter de force leurs habitations ni dans quelles conditions il allait vivre. Dans leur ouvrage intitulé Le siècle des camps, Joël Kotek et Pierre Rigoulot soulignent, à propos des Hereros, que :
« Rares sont ceux qui connaissent aujourd’hui l’existence des Hereros, leur histoire, leur destin. Et pourtant, c’est à ce peuple, qui vivait dans les limites de l’actuelle Namibie, qu’a échu le peu enviable privilège de subir le premier génocide du XX siècle […] et d’inaugurer le travail forcé dans les camps de concentration où le colonisateur allemand l’a déporté et enfermé. »
Les Allemands qui, quelques années plus tard comme on va le voir, avaient orchestré la déportation des Juifs dans les camps de la mort à Auschwitz, avaient jugé indispensable, dans leur politique de la colonisation de ce peuple africain, de procéder à son déplacement forcé. Ainsi, comme le relève ces deux auteurs,
« le but de l’administration allemande en contraignant ce peuple à abandonner ses terres était de transformer le Sud –Ouest africain en une colonie de peuplement blanc, de parquer les indigènes dans des réserves et, s’ils se révèlent récalcitrants et gênants, de s’en débarrasser purement et simplement. »
L’objectif des Allemands en obligeant ce peuple à la migration forcée au prix de leur vie avait donc été d’occuper leur territoire dans un but bien défini au préalable. Cette politique de peuplement avait été pratiquée aussi par d’autres colonisateurs européens en Afrique et ailleurs où certaines colonies furent considérées comme des espaces de peuplement devant accueillir les Européens. Ce fut notamment le cas de l’Algérie qui avait été colonisée par la France depuis 1830. Jacques Ferrandez note que :
« L’époque coloniale moderne a commencé, pour la France, à la prise d’Alger, en juillet 1830. Au lendemain de la victoire du corps expéditionnaire de Charles X, la question est posée : faut –il conserver Alger et les territoires environnants ? Et pour en faire quoi ? La question fut bientôt tranchée : l’Algérie devint le premier élément du second Empire colonial français […] Elle devint même la seule colonie de peuplement français. »
Dans le même ordre d’idées que la migration forcée du peuple hereros en 1904 par l’administration coloniale allemande, on notera celle des Arméniens de l’Empire ottoman. En effet, en 1915 et 1916, durant la première guerre mondiale, entre 1200000 et 1500000 Arméniens ont été tués sur place ou sont morts au cours de leur déportation. En 1914, après l’échec des négociations avec les Russes, la Turquie se range dans le camp de la Triplice. Les Arméniens avaient annoncé dès le mois d’août de la même année qu’ils rempliraient leur devoir de citoyens ottomans. Cependant, au mois de novembre 1914 le djihad est proclamé par le sultan, et dès le début de la guerre les Arméniens sont présentés comme des espions et des traîtres à l’empire. Et
« le 20 mai 1915, le ministre de l’Intérieur jeune –turc Mehmed Taalat promulguait un ordre provisoire de déportation […] La loi prévoyait que les déportations devaient se dérouler dans « les meilleurs conditions possibles» vers les déserts de la Syrie où les Arméniens étaient censés se réinstaller loin des lignes de front […] Le stratagème développé par cette loi était double : premièrement, il détournait l’attention des victimes de l’intention réelle, qui était celle de l’extermination, mais il visait surtout à poser les premières pierres de l’attitude post –génocidaire de disculpation. »
De même que la population arménienne de l’empire ottoman turc fut victime de la discrimination et de la déportation en 1914 en pleine première guerre mondiale, quelques années plus tard, durant la seconde guerre mondiale (1939 – 1945), les Juifs d’Europe furent à leur tour contraints par les Nazis allemands à une migration forcée (la déportation) vers des camps concentrationnaires où ils furent, durant plusieurs mois, étouffés dans des chambres à gaz ou tout simplement morts de faim, de soif et de froid. En effet, dans leur conquête de l’Europe et leur plan de réorganisation de la composition ethnique de l’Europe orientale, les Nazis utilisèrent la déportation par voie ferrée pour enlever par force des groupes ethniques du territoire où ils vivaient. Ces groupes furent de ce fait contraints à une migration forcée dans des conditions exceptionnelles. L’intention des Nazi étant surtout de faire partir par tous les moyens possibles les Juifs d’Europe. Pour parvenir à leur fin, ils n’ont pas lésiné sur les méthodes devant être utilisées. Ils ont ainsi fait recours à l’ensemble des réseaux ferrés du continent pour transporter les Juifs vers la Pologne. Après avoir commencé à exterminer les Juifs dans des centres d’extermination spécialement construits, les Nazis déportèrent les Juifs par voie ferrée, et lors ce que des trains n’étaient pas disponibles et que les distances étaient courtes, par marches forcées ou par camions .
De même que les Arméniens de l’empire Ottoman de la Turquie et les Juifs européens, les Cambodgiens furent, dans les années 1970, victimes de la migration forcée qui avait vidée les grandes villes du pays de leurs populations vers les campagnes reculées où elles allaient presque toutes mourir, dans des conditions extrêmes, de faim, de soif et de fatigue des travaux. Quand les Khmers rouges arrivent au pouvoir au Cambodge en 1975, ils étaient déterminés à créer une nouvelle société en commençant par détruire tous les aspects de l’ancienne. Ils mettent ainsi progressivement en marche un programme consistant à faire déplacer les populations des zones urbaines dans des coopératives agricoles, à les rééduquer en supprimant l’idée même de propriété privée, à développer une économie et une médecine autosuffisantes, à supprimer l'argent et les repas familiaux. Dans le passage suivant, Pin Yathay, rescapé du génocide cambodgien, raconte les circonstances dans lesquelles lui, sa famille et des milliers de ses compatriotes furent déportés par les Khmers rouges :
« Les Khmers rouges entrèrent dans la pagode avant l’aube. Ils nous ordonnèrent de partir aux premières heures du soleil. La voix de l’officier était lourde de menaces. Elle ne tolérait pas la contestation. Les bonzes et les refugiés, rassemblant les rares effets qu’ils avaient pu emporter, se mirent en route. Même les religieux étaient sommés d’obéir. La ville ouverte se vidait de ses âmes. La déportation commençait. Quelques soldats khmers rouges se démenaient en tous sens, dans le quartier de la pagode, pour colporter l’ordre d’évacuation. Ils pressaient les gens de partir. »
Ainsi Phnom Penh, la capitale du Cambodge, fut totalement vidée de sa population. Tout un peuple fut contraint à la migration, laissant tout derrière lui pour aller mourir dans les campagnes reculées du pays. En agissant de la sorte, les Khmers rouges croyaient ainsi se venger de la population urbaine considérée alors comme corrompue par le luxe et l’individualisme.
Dans le même ordre d’idées, on notera les migrations forcées occasionnées par les conflits armés en Afrique depuis plusieurs décennies. Le continent africain est depuis le lendemain des indépendances confronté à des guerres ethniques et /ou civiles qui ont poussé des milliers de personnes à prendre le chemin de l’exil pour aller trouver refuge ailleurs. De la guerre de Biafra aux conflits armés en Afrique des Grands Lacs en passant par les rebellions au Libéria, en Siéra Leone et en Côte d’Ivoire, le continent semble ainsi battre le recors en matière de violence. Au Liberia, les rebelles et les forcées armées gouvernementales se sont engagés dans un conflit armé qui avait contraint une grande partie de la population civile à fuir le pays pour aller chercher la protection dans les pays limitrophes. Le pays voisin, La Siéra Léon, avait vécu la même situation cauchemardesque qui avait poussé des centaines de citoyens à la migration forcée pour assurer leur sécurité. De même la Côte d’Ivoire a vécu une situation de guerre civile et d’insécurité qui avait conduit, au début de l’an 2000, beaucoup d’Ivoiriens à se déplacer d’une région à une autre si ce n’est parfois dans les pays voisins. Et, en Mauritanie, à la fin des années 1980, des milliers de citoyens étaient chassés du pays vers Sénégal suite aux événements de 1989. En effet, en 1989, un incident sur la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie déclenche une spirale d’émeutes xénophobes dans les deux pays. Un conflit « classique » de coexistence entre nomades et sédentaires évoluait ainsi en une crise ouverte entre les deux Etats. En Mauritanie, les autorités ont procédé à des vastes rafles suivies d’expulsions massives, le gouvernement décidant d’expulser outre les Sénégalais ses propres nationaux supposés « originaires » du Sénégal. Quelques dizaines de milliers de personnes se réclamant de la nationalité mauritanienne ont été de ce fait refoulées au-delà de la frontière commune, y compris au Mali .
Dans le même ordre d’idées, en Afrique des Grandes Lacs (Burundi, Ouganda, RDC, Rwanda, etc.) on assiste depuis quelques années à une recrudescence des violences contre les populations civiles sans défense. Cette partie du continent africain est, dès le début des indépendances, une vraie poudrière où extrémistes de tous bords, rebelles et forces armées gouvernementales se livrent à une guerre sans merci contraignant des milliers de personnes à la fuite. Ceci a atteint son paroxysme avec la catastrophe génocidaire rwandaise de 1994 qui, en trois mois, avaient poussé, dans un premier temps, les Tutsi à fuir leurs habitations pour échapper à la mort, et dans un second, les Hutu qui, devant l’imminence de la victoire du Front Patriotique Rwandais, avaient choisi de fuir dans les pays voisins pour ne pas être surpris et massacrés.

lundi 1 mars 2010

Aperçu sur le mythe de l'ailleurs en milieu soninké

Dans cette réflexion, notre ambition n'est nullement de faire une étude exhaustive du mythe de l'ailleurs chez les Soninké. Ce sujet, il est vrai, peut faire l'objet d'une étude scientifique approfondie. Notre objectif, de fait, est de donner, d'une manière très concise, une idée, un aperçu sur la manière dont la communauté soninké de la Mauritanie, du Sénégal et du Mali conçoit la migration. Cette migration, comme nous allons le voir brièvement, est toujours accompagnée d'une sorte d'idéalisation du pays d'immigration qui fait que pour tout jeune homme soninké le voyage en Occident, en France ou en Espagne particulièrement, est synonyme de la réussite totale. Cette réflexion n'étant pas exhaustive, nous "conseillons" aux lecteurs qui veulent approfondir ce sujet la lecture de : Les Diasporas des travailleurs soninké (1848 – 1960) de François MANCHUELLE et Les Soninké en France de Mohammad TIMERA. Avant de présenter sommairement ce mythe de l'ailleurs chez les Soninké, un bref rappel historique des mouvements migratoires des Africains vers la métropole s'impose afin de mieux saisir le contexte dans lequel ce mythe a vu le jour.
La migration des Africains francophones vers la métropole s’est faite, au début, de deux ou trois manières. D’abord, ce furent les colonisés, contraints de participer à l’effort de guerre pendant les deux grands conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945), qui étaient les premiers à venir en France pour combattre aux côtés de l’armée française. Entre 1914 et 1918 plus de 200000 « tirailleurs sénégalais », dont 30000 trouvèrent la mort, ont participé à la guerre aux côtés des troupes alliées. Un grand nombre de romans négro-africains francophones rendent comptent de la mobilisation de ces « tirailleurs sénégalais » dans une guerre qui leur était complètement étrangère. C’est le cas par exemple de O pays mon beau peuple du romancier sénégalais Sembene OUSMANE, Force Bonté du tirailleur Bakary DIALLO, L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou KANE, Morts pour la France de Doumbi FACOLY…
Ensuite, ce furent les ouvriers manuels qui, après les Deux Guerres mondiales, appelés par la métropole pour sa reconstruction, ont massivement émigrés en France. Gaston KELMAN dans son essai qui s’intitule Je suis noir et je n’aime pas le manioc écrit :
« La France, comme la majorité des pays européens, se trouve devant la nécessité de moderniser l’outil de production vieillissant [avait jugé qu’elle] n’a pas le moyen de se lancer dans un chamboulement coûteux et qu’elle gagnera à recourir à l’importation de la main d’œuvre [de ses] colonies d’Afrique. »
C’est ainsi que les Africains, à la recherche de meilleures conditions de vie, avaient décidé de quitter leurs familles pour aller travailler, dans des conditions déplorables, en Europe. En fin, dans cette aventure européenne des Africains, il faudrait également signaler la présence des étudiants qui venaient ou qui viennent achever leur formation dans les universités et institutions françaises. Au départ, nous avons assisté à ce que les sociologues ont appelé « la migration des célibataires ou d’hommes seuls ». Ensuite, selon les mêmes sociologues, ce fut « le regroupement familial » à partir des années 1970. En 2004, 4,5 millions d'immigrés âgés de moins de 18 ans ou plus vivent en France métropolitaine ; ils représentent 9,6 % de la population du même âge contre 8,9 % en 1999[53]. « Alors que la population immigrée a longtemps été composée d'une majorité d'hommes venus en France pour travailler, les femmes, arrivées par le biais de regroupements familiaux, sont aussi désormais aussi nombreuses que les hommes (50,3 %).»
Les Soninké, comme la plupart des populations ouest africaines, furent parmi les premiers à avoir choisi l’émigration en Occident, en France et en Espagne particulièrement, comme une option de survie. Au sortir de la seconde guerre mondiale, pour des raisons économiques et de l’appel de la France à ses colonies pour sa reconstruction d’après –guerre, les jeunes et les moins jeunes de la communauté soninké du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie, qui avaient le goût de l’aventure "dans le sang", ont décidé d’aller chercher fortune ailleurs. Ce goût de l’aventure chez nos Soninké avait continué grandissant jusqu’au début des années 1970. De fait, ces années furent, dans les pays du Sahel, une dure période sécheresse et de famine. Pour sauver leurs familles de la misère sociale, économique ambiante, les jeunes soninké étaient comme condamnés d’abandonner champs et cultures pour aller "vendre" leur force de travail ou faire du commerce dans les grandes villes (Dakar, Nouakchott, Abidjan…). Les plus déterminés d’entre eux ont réussi à aller un peu plus loin, en Europe. Cette migration des jeunes soninké en Occident s’accompagna (s’accompagne encore) d’une sorte de mythe qui fait que tout immigrant soninké vivant en Europe est considéré au village comme un héros. Ce mythe fut (est) alimenté et entretenu à la fois par le migrant lui-même et son entourage direct ou indirect. Le migrant soninké, en effet, au retour de son aventure européenne pour des vacances de deux ou trois mois, par ses différents gestes, sa façon de s’habiller et les récits qu’il fait de son aventure, crée tout un mythe autour de sa personne, et par la même occasion, il donne sciemment ou non une image « paradisiaque » du pays d’immigration (France ou Espagne). Cette image est d’autant plus ancrée dans l’imaginaire des populations que tous les jeunes se sentent comme envahis d’un sentiment incontrôlable qui les fait rêver d’une Europe où ils pourraient facilement se faire beaucoup d’argent. Tout le monde, dans la communauté soninké, participe à ce mythe. Finalement, nous assistons dans notre communauté, comme d’ailleurs dans toutes les autres communautés ouest africaines, à une sorte de « société du paraître » pour ne pas dire d’ostentation où n’ont de valeur que les jeunes qui ont émigré en Europe. Ce mythe est tellement enraciné dans les mentalités que toute tentative de la combattre s’avère être vain dès le départ. Or, il est de la responsabilité de chacun (e) d’entre nous, Soninké ou non, de nous engager dans une vraie campagne de sensibilisation afin de combattre ce mythe qui fait, il est vrai, dans la communauté soninké plus de mal que de bien. Les jeunes doivent comprendre que l’image que l’on fait véhiculer de l’Europe n’est pas tout à fait exacte. Que l’Europe, tout comme l’Afrique, a ses pauvres.
SOUMARE Zakaria Demba