mercredi 22 juillet 2009

Les deux congrès panafricanistes de la Sorbonne et de Londres

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Ces deux congrès tenus respectivement à la Sorbonne, lieu symbolique du savoir, et à Londres témoignent de l’importance de la revendication identitaire des peuples auxquels plusieurs siècles de domination ont dénié toute appartenance culturelle et civilisationnelle. Les écrivains et artistes noirs venus de partout, d’Afrique, d’Amérique et d’Europe, entendent manifester par ces deux rencontres leur opposition à l’uniformisation des cultures à l’image de la seule culture occidentale. Les différentes interventions durant ces congrès témoignent ainsi du refus des penseurs africains et de la diaspora de l’imposition d’une seule vision du monde, celle que l’Occident a imposée au reste du monde.
Lors de la rencontre de la Sorbonne, l’intervention de Cheikh Anta Diop fut particulièrement marquante :
« Vous voulez dire que d’un point de vue marxiste, c’est une hérésie que d’entretenir une culture nationale ? ...Je vous dirais que c’est vous qui êtes dans l’hérésie ! De quoi s’agit –il ici quand on parle de culture spécifique ? A quoi revient cette notion de spécificité ? Elle revient au fait que notre histoire n’est pas une histoire universelle – ce n’est pas l’histoire des peuples d’Europe : c’est l’histoire d’un peuple qui se trouve dans une certaine aire géographique […] Notre langue n’est pas la langue indo-européenne. Alors […] nous voyons que la spécificité de notre culture est tout simplement liée à des données historiques et géographiques. Que fait – on en Europe ? Fait – on quelque chose de différent ?...Je pense que la culture nationale est le rempart de sécurité de tout un peuple. »
Cheikh Anta Diop s’engage ici dans une perspective testimoniale et explicative dont l’objectif principal est de dégager le caractère spécifique voire original des cultures nationales. Dans une autre intervention faite lors du même congrès, cette question de cultures nationales se fait de plus en plus précise, et inclut d’autres horizons qui n’ont pas été convoqués par Cheik Anta Diop :
« On s’est interrogé sur la légitimité de ce congrès. S’il est vrai, a-t-on dit, qu’il n’y a de culture que nationale, parler de culture négro-africaine n’est –ce pas parler d’une abstraction ? Je pense qu’il est vrai de dire qu’il n’y a de culture que nationale. Mais il saute aux yeux que les cultures nationales, toutes particulières qu’elles soient, se groupent par affinités. Et ces grandes parentés de cultures, ces grandes familles de cultures portent un nom : ce sont des civilisations. Autrement dit si c’est l’évidence même qu’il y a une culture nationale française, italienne, anglaise [….] il n’est pas moins évident que toutes ces cultures présentent entre elles, à côté des différences réelles, un certain nombre de ressemblances frappantes […] On peut parler d’une civilisation européenne. C’est de la même manière que l’on peut parler d’une grande famille de cultures africaines qui mérite le nom de civilisation négro-africaine et qui coiffe les différentes cultures propres à chacun des pays d’Afrique. Et l’on sait que les avatars de l’histoire ont fait qu’aujourd’hui le champ de cette civilisation déborde très largement l’Afrique…au Brésil….aux Anilles, à Haïti et même aux Etats –unis. »
On peut ainsi dégager de cet extrait deux enseignements fondamentaux : d’une part, on a plus affaire à une unité culturelle pouvant représenter le continent africain dans son ensemble ; mais plutôt à une multiplicité de cultures nationales qui fait la spécificité du continent, et d’autre part, il est question désormais de l’élargissement de ces cultures nationales à d’autres horizons dépassant le cadre géographique africain.
Ces deux congrès ont été ainsi une occasion pour les écrivains et artistes noirs de se rencontrer, de partager leurs points de vue sur les valeurs culturelles des peuples noirs à travers le monde, de témoigner de l’existence d’une civilisation noire et de réfléchir sur l’avenir du continent africain. Les interventions durant ces deux rencontres ont été riches d’enseignements et de leçons. Lors du congrès de Londres, qui a par ailleurs enregistré beaucoup de messages de soutien à travers le monde , le poète de la négritude Aimé Césaire, a surtout centré son témoignage, son intervention sur le rôle que doit jouer l’artiste et l’intellectuel de « couleur » dans un monde où les pays sous domination coloniale commençaient à respirer le vent de la liberté. Césaire insistait sur « le devoir d’hommes de cultures » que sont les intellectuels africains. Ce devoir pour lui est de « hâter la décolonisation », une « décolonisation sans séquelles ».
Après le combat pour la reconnaissance de la culture des peuples dominés, Césaire soulève une autre priorité qui engage le destin de tout un peuple. Pour lui, si la décolonisation échouait, c’est tout le combat de témoignage et de contestation des revues, des mouvements et des congrès susmentionnés qui n’aurait plus de sens. Pour éviter cela, cette décolonisation doit être accompagnée d’une prise de « conscience populaire, sans quoi il n’ya aurait jamais de décolonisation ». Le témoignage contre le pouvoir négationniste colonial doit donc aboutir à un résultat satisfaisant.

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