dimanche 12 juillet 2009

Brèves notes de lecture : le mouvement de la négritude

Brèves notes de lecture : le mouvement de la négritude
Légitime défense (1932) et le Journal étudiant noir (1934) ont atteint, avec l’avènement du mouvement de la négritude à la fin des années 1930, leur paroxysme dans le témoignage d’une identité et d’une culture nègres. Le concept, qui était un néologisme (nouveau mot) à l’époque, fut créé et utilisé pour la première fois par Aimé Césaire dans son Cahier de retour au pays natal. La négritude, selon la définition Senghorienne, c’est « le patrimoine culturel, les valeurs et surtout l’esprit de la civilisation négro-africaine. » Elle est donc une certaine manière pour les Noirs de l’Afrique et de la diaspora de témoigner, de s’afficher au monde en assumant par la même occasion leur identité et leur personnalité. Senghor ne pouvait de ce fait concevoir le témoignage, l’affirmation de cette identité et de cette personnalité en dehors des « valeurs » et de la « civilisation » ancestrales nègres, d’où la notion, qui lui est d’ailleurs chère, de « retour aux sources » africaines. « La moitié de mes poèmes, fait-il observer, m’ont été inspirés par deux cantons, celui de Joal où je suis né, et celui de Fimla, près de Djilor, où j’ai passé mon enfance. », comme en témoigne le poème suivant où Senghor entraine ses lecteurs dans son passé, son enfance dans son village natal :
Joal !
Je me rappelle.
Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas
Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève.
Je me rappelle les fastes du Couchant
Où Koumba N’Dofène voulait faire tailler son manteau royal.
Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des troupeaux égorgés
Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots …
Les poètes et romanciers de la négritude doivent d’abord revendiquer, témoigner du passé culturel du continent noir, et c’est ensuite seulement que l’essentiel de leur combat sera accentué sur la déconstruction de l’idéologie coloniale pour laquelle les Africains n’ont ni culture, ni religion, ni civilisation.
« La définition de la négritude […] semble balancer entre deux interprétations antagonistes, l’une mythique, l’autre idéologique. La première revendique avec la découverte du passé antécolonial, la pérennité de structures de pensée et d’une explication du monde mises à jour dans l’effort de retour aux sources qui signifie la revitalisation du temps cyclique perturbé par l’intervention du temps linéaire occidental, l’autre propose des schémas d’action, un mode d’être noir et d’imposer une Négritude agressive au Blanc, en fonction de situation historiques, psychologiques, etc., communes à l’ensemble des Noirs colonisés. »
Par ailleurs, la nécessité de remettre en question les thèses colonialistes et de témoigner d’une identité nègre s’illustre fort bien dans le passage suivant où Senghor explique les circonstances dans lesquelles les poètes de la négritude ont pris conscience de l’importance du témoignage d’une culture africaine dans une époque où tout concourait à prouver aux colonisés qu’ils n’étaient pas « civilisés :
« Nous étions […] plongés […] dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché […] Les colonisateurs légitimaient […] par la théorie de la table rase que nous n’avions […] rien inventé, rien créé, rien écrit […] Pour asseoir […] notre révolution, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, et affirmer notre être. C’est-à-dire notre négritude ».
Dès lors les poètes et romanciers de la négritude doivent au préalable procéder à un refus, celui de l’assimilation, et retourner « aux sources ancestrales africaines ».
Chez Senghor, par ailleurs, le témoignage sur l’existence d’une identité nègre s’accompagne d’une ouverture aux autres cultures, d’où la notion de « Civilisation de l’universel » qu’il a défendu et développé dans la plupart de ses œuvres poétiques et/ou politiques. Le témoignage, la revendication identitaire apparaît donc sous un double angle : s’accepter en tant que nègre, et s’ouvrir au monde.
« Nous étions des étudiants de Paris et du XX siècle, de ce XX siècle dont une des réalités est certes l’éveil des consciences nationales, mais dont une autre […] est l’indépendance des peuples et des continents. Pour être vraiment nous-mêmes, il nous fallait incarner la culture négro-africaine, l’insérer dans le mouvement solidaire du monde contemporain. »
Contrairement à Senghor, Aimé Césaire et Léon Damas furent doublement victimes de l’asservissement identitaire : leurs ancêtres ayant été arrachés à leur Afrique et à leur histoire, le lecteur de leurs poèmes remarquera aisément l’impact de cet aspect historique sur leurs œuvres respectives qui témoignent à la fois contre l’occidentalisation des valeurs culturelles nègres, et sur la présence d’une identité noire. Dans son poème intitulé « Hoquet », Léon Damas, le plus ironique du groupe de la négritude, témoigne contre le « désastre » que l’assimilation de la culture française a provoqué en lui :
Et j’ai beau avalé sept gorgées d’eau
Trois à quatre fois par vingt quatre heures
Me revient mon enfance dans un hoquet secouant mon instinct
Tel le flic le voyou
Désastre
Parlez –moi de désastre
Ma mère voulant d’un fils de très bonne manière à table
Les mains sur la table
Le pain ne se coupe pas […]
Parlez –moi de désastre
Parlez –m’en…
On constate, à travers ces vers, que chez Damas le témoignage, l’affirmation de soi, de son identité ou son « être - au - monde » devrait être précédé d’un refus catégorique de l’assimilation. Témoigner d’une identité suppose au préalable que l’on sache d’où l’on vient.

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