mercredi 4 juin 2008

Compte rendu de lecture N° 1

Madjiguène CISSE

Paroles de sans- papiers, Paris, La dispute, 1999, 255 pp.

Par SOUMARE Zakaria Demba

  1. L’auteur

Madjiguène CISSE est née à la Médina (Dakar) et a grandi à Pikine, dans la banlieue dakaroise. De parents analphabètes, elle a eu très tôt la chance de fréquenter l’école primaire de son quartier et, plus tard, le lycée John Kennedy de Dakar où elle décrocha un baccalauréat série A2 (option philosophie et latin). Dans la même année, Madjiguène est inscrite au département de langue et civilisation germaniques qui venait d’être inauguré à l’université de Dakar et dont le financement était pris en charge par la RFA.

Au bout de deux ans, elle fit partie des quatre meilleurs étudiants qui pouvaient terminer leurs études en Allemagne, à Sarrebruck, avec une bourse du Deutcher Akademisch Austenschdieuk. Elle s’est rendue en Allemagne pour une formation de deux ans au terme de laquelle elle rentra au Sénégal pour enseigner l’allemand, après une formation d’enseignant à l’Ecole Normale Supérieure de Dakar.

Au moment où les sans- papiers de la France occupaient les églises Saint -Bernard et Saint- Ambroise, elle était en France et a participé à toutes les manifestations dont elle était d’ailleurs le porte parole.

Résumé et critique de l’ouvrage

Dans ce texte, Madjiguène raconte le calvaire des sans- papiers des églises Saint- Bernard et Saint -Ambroise. En effet, le 18 Mars 1996 trois cents Africains d’origine sénégalaise, malienne et mauritanienne occupèrent l’église Saint -Bernard de Paris pour demander leur régularisation. En plein mois d’août, la police française, d’une manière violente et inhumaine, les expulsa des lieux où ils s’étaient réfugiés, endroits dans lesquels ils se croyaient en sécurité. Cependant, avant d’en venir à relater les conditions dans lesquelles les sans- papiers évoluaient, Madjiguène, dans une introduction saisissante, fait un état des lieux de l’histoire des migrations à travers le temps et l’espace. Dans cette introduction, elle a montré que les déplacements des hommes ne datent pas d’hier : « A toutes les époques, sous toutes les latitudes, les populations humaines ont défié les pires conditions, traversé déserts, mers, montagnes pour se fréquenter […] L’histoire de l’espèce humaine se confond […] avec celle des migrations qui, partant de l’Afrique, lui permit de gagner la terre, ses continents et ses îles ». Après cet aperçu historique sur les migrations, elle passe en revue les causes de ces mouvements migratoires : guerres tribales ou mondiales (pour les migrations européennes), la sécheresse des années 1970 au Sahel.

Les migrants qui partent en Europe (principalement en France) sont exposés, comme en témoigne la colère de ces sans- papiers, à d’énormes difficultés administratives, policières et racistes : « regardez- moi ça, dit un passant devant l’église dont les sans- papiers avaient pris possession, ils passaient tout leur temps à faire des enfants […] ils sont très nombreux […] pourtant ils en ont de la place chez eux en Afrique, retournez chez vous »2. Ce genre de paroles, dit Madjiguène, les sans- papiers les entendent souvent.

Tout au long du texte, l’auteur expose les inquiétudes, les préoccupations de ces immigrés irréguliers qui ne revendiquent que le droit à la régularisation de leur situation. A travers leurs doléances, Madjiguène donne une idée sur l’ensemble des lois dont celles de Charles PASQUA sur l’immigration en France. Ces lois, loin de régler les problèmes des immigrants, les enlisent davantage dans la précarité. Ce texte, au- delà de son caractère informatif, constitue un véritable réquisitoire contre ces lois arbitraires ainsi que contre les expulsions massives et la discrimination dont les populations africaines vivant en France font les frais chaque jour.

Par ailleurs, les femmes, les enfants et les hommes que l’on rencontre dans cet ouvrage sont des gens qui crient, qui hurlent pour dire à la France toute entière l’inhumanité des situations dans lesquelles les avaient plongés les lois françaises sur l’immigration . C’est effectivement ces misérables conditions qui ont poussé ces immigrés irréguliers à braver l’administration et ils avaient bénéficié d’un élan de solidarité à travers presque toute l’Europe. Les immigrés originaires d’autres pays que l’Afrique noire leur ont, pendant les manifestations, apporté uns soutien considérable, comme en témoigne cette confession d’un jeune maghrébin à l’auteur : «moi, j’admire votre courage […] ils nous ont fait assez chier, ces gens là ; moi, j’aurais foutu une bombe, et boum ».

En outre, au-delà de l’Europe, le mouvement des sans- papiers a suscité à travers le monde entier une réelle réflexion sur la question de l’immigration. Beaucoup d’hommes ont compati à leur souffrance, même les syndicats d’Air Afrique avaient décidé qu’aucun sans- papiers ne soit expulsé par la compagnie.




Par ailleurs, pour en venir à notre sujet de DEA, le texte de Madjiguène nous a éclairé sur plusieurs points dans notre travail, dans la mesure où son récit nous a amené à déceler certaines ressemblances entre la vie de ces immigrés sans- papiers et celle de certains personnages des romans africains sur l’émigration. Il nous a également permis de mieux cerner les termes de « migration » et « d’immigration ».

En revanche, les personnages romanesques, bien qu’ils soient des êtres fictifs, c’est -à -dire relevant purement et simplement de l’imaginaire de celui qui les a créés, rencontrent les mêmes problèmes que les sans- papiers qui avaient occupé plusieurs endroits en 1996 en France. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant qu’un lecteur rencontre dans l’un de ces romans sur l’émigration africaine un sans- papiers qui joue éternellement à cache- cache avec la police jusqu’à son arrestation et son expulsion dans son pays d’origine : c'est le cas de Massala Massala dans Bleu Blanc Rouge du Congolais Alain MABANCKOU

De plus, aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de la littérature africaine francophone, on trouve toujours des auteurs dont les combats ressemblent fort à celui des sans- papiers de Paris. Ainsi, la lutte des poètes de la négritude en exil à Paris nous fait penser à ces femmes et hommes qui ne demandaient qu’à être reconnus comme des personnes à part entière, ayant la possibilité de se mouvoir comme bon leur semble. SENHOR, CESAIRE et DAMAS, dans un contexte d’immigration, lutaient également pour la reconnaissance d’une vie digne de ce nom aux Noirs.

Par ailleurs, ce qui nous a frappé lors de la lecture du texte de Madjiguène était ce souci rencontré chez ces sans- papiers de s’attacher éternellement à leur identité, à leurs traditions d’origine. Nous faisons le même constat quand nous lisons les textes des auteurs africains sur l’émigration. La présence de l’Africain noir dans le monde occidental crée le plus souvent un réflexe de souvenir de ses valeurs. Au cœur de Paris, à plusieurs milliers de kilomètres de son Afrique natale, le sans- papiers de Saint - Bernard nous entraîne dans un système de hiérarchisation sociale qui confie à chaque membre du groupe une tâche bien déterminée. Ainsi, lorsqu’ils ont décidé, au foyer, d’occuper les églises de Saint- Bernard et de Saint- Ambroise, la mission d’informer les concernés fut confié au «Diarré », c'est à- dire le griot.




Car, «en Afrique, le griot assure le lien entre les différentes familles concessions ou villages ». Ce n’est pas, dit un sans- papiers, «parce que nous vivons en Europe que nous devons oublier nos traditions ». En effet, ce qui fait le salut de l’immigré, c’est cet attachement aux valeurs et traditions d’origine qui sont les siennes. Nous retrouvons cette constante chez tous les immigrés, qu’ils soient négro- africains ou maghrébins. Kokoumbo, dans Kokoumbo, L’étudiant noir d’Aké LOBA , était constamment envahi de souvenirs de son village natal, alors qu’il continuait ses études en France ; de même, les personnages de Bernard DADIE en pleine Europe (Paris/ Rome), n’ont jamais cessé de renseigner sur la culture de chez eux en termes de comparaison avec les cultures française ou anglaise.

Les sans- papiers, tels qu’ils sont décrits par Madjiguène CISSE dans Paroles de sans- papiers, sont exposés sans cesse, pour ne pas dire quotidiennement, au racisme. Les propos racistes que nous avons cités plus haut sont le pain quotidien de tout immigré, qu’il soit une personne réelle ou imaginaire. A titre d’exemple, nous pouvons mentionner Joseph dans L’impasse qui est continuellement victime de propos racistes en ville comme chez les parents de son amie, Sabine.

De plus, sur le plan identitaire, ce texte amene à réfléchir sur le cas problématique des enfants issus de l’immigration, tiraillés qu’ils sont entre deux cultures : «C’est la génération des enfants nés en France de parents étrangers. Ils sont Algériens, Sénégalais ou Maliens d’origine, mais pour la plupart français. A cheval entre deux cultures, ils sont parfois victimes de racisme et de discrimination dans le pays qui les a vus naître et mal compris des pays d’origine de leurs parents. ».

Madjiguène invite à une réflexion à la fois identitaire et existentielle. L’émigration n’est jamais synonyme d’Eldorado. Les sans- papiers de 1996, ainsi que certains personnages des romans africains traitant de la question de l’émigration, sont livrés à eux-mêmes. Les femmes et les hommes rencontrés dans Paroles de sans- papiers racontent, chacun à sa manière, leurs démêlés avec la police ou avec l’administration française.

Ils ont quitté leurs pays respectifs à la recherche d’une meilleure condition de vie en France. Cependant, une fois arrivés en France, ils sont confrontés à toutes sortes de difficultés pour avoir «les papiers » ou un emploi. De même, les personnages de la littérature africaine francophone sur l’émigration, eux aussi, ont quitté leurs villages pour aller en France dans l’intention de gagner beaucoup d’argent, pour certains, afin de secourir des parents en difficultés financières comme Massala Massala de Bleu Blanc Rouge, d’autres pour poursuivre leurs études comme Kokoumbo.Et, arrivés dans l’Hexagone, ils ne tardent pas à se désillusionner. La France est désormais synonyme de contraintes pour eux : contrainte de vivre à plusieurs dans une petite chambre, entre autres. A ces contraintes, s’ajoutent les difficultés de toutes sortes qui constituent leur lot quotidien. Ainsi, Madjiguène, comme Massala Massala, n’a nullement échappé aux perquisitions policières ; de même, les sans- papiers de 1996 étaient eux aussi confrontés à tous les types de propos racistes.

Face à ces comportements discriminatoires, ces immigrés avaient opté pour d’autres moyens afin de faire entendre leur voix en descendant dans les rues, en occupant des bâtiments publics hautement symboliques, comme les lieux de culte.

Le texte de Madjiguène CISSE restitue d’une manière détaillée les réactions de ces immigrés africains vivant en France lors de leurs manifestations contre ces lois discriminatoires et racistes qui empêchent, dorénavant, les étrangers de mener une vie décente et digne de ce nom dans un pays considéré comme un modèle de démocratie et de droit.

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