vendredi 7 septembre 2007

La hiérarchisation sociale en milieu soninké


La société soninké est réputée être l’une des sociétés les plus hiérarchisées de l’Ouest africain. Dans ce groupe ethnique, chaque fraction occupe une place et une fonction bien déterminées dont elle doit scrupuleusement s’acquitter. Nous avons, pour notre étude, distingué :

II- 1- Les Tunkalemu (sing. Tunkaleme)

Au sommet du système hiérarchique soninké, nous trouvons les Tounkalemu, c'est-à-dire ceux auxquels la vie politique de la société est confiée. Ils constituent en quelque sorte la classe dirigeante. Le Pr. A. Bathili affirme que la notion de classe dirigeante désigne un ensemble de groupes sociaux qui se distinguent par la position imminente qu’ils occupent dans la société. Il s’agit donc d’un groupe auquel l’exercice et le contrôle de l’appareil étatique sont confiés.


Par ailleurs, pour le Pr. Bathili et C. Meillassoux, le terme de Tunkaleme signifierait «prince ». En effet, le vocable est formé de deux éléments essentiels : Tunka, qui signifie en soninké «roi», et leme qui se traduit littéralement par «fils». Quant au terme de Tunkalemahu, qui est aussi un dérivé du premier vocable, nous le traduisons par «le fait de gouverner, de diriger ». Dans la pyramide sociale en milieu soninké, la fonction de Tunkalemahu est la plus haute. Aliou Kisma Tandia, dans son ouvrage, précise d’une manière claire que :

« [Le terme] désigne une certaine prééminence sur les autres composantes de la société fondée sur la possibilité d’exercer le pouvoir temporel au niveau d’un Debe (village) ou d’un Jamaane (pays) qu’on acquiert par la naissance. Ce droit de commandement se base sur le droit de premier occupant du sol ou [par] usurpation du pouvoir»

II- 2- Les Niahamalo

Dans le système des castes en milieu soninké, les Niahamalo sont considérés comme les clients des Tunkalemu du fait de leur dépendance de cette classe dirigeante. Ils se repartissent en plusieurs sous- groupes. Dans l’ordre de leur succession, par la tradition, nous les classons ainsi :

II- 2- 1- Les Geseru ( sing gesere, griot)

Dans toute société Ouest africaine, les Geseru, qui changent d’appellation d’une ethnie à une autre, occupent une place non- négligeable. En milieu soninké, les Geseru étaient le sac à parole des Tunka, ainsi que la mémoire vivante de toute la communauté. Ils étaient chargés de réciter les généalogies des principales familles nobles ou royales du royaume en s’accompagnant de leur gambare (sorte de guitare traditionnelle). On les voyait (et ceci jusqu’à nos jours) dans les cérémonies familiales ou villageoises : baptême, mariage, décès, entre autre.

Ils vivaient de ce qu’ils gagnaient dans ces manifestations. A l’époque de l’empire soninké du Wagadou, les geseru jouaient aussi une autre fonction tout aussi intéressante : ils accompagnaient, en temps de guerre, les rois aux champs de bataille où ils chantaient leurs louanges .Ils étaient les compagnons inséparables des rois.

II- 2- 2- Les Tago (sing. Tage, forgeron)

Nous les trouvons presque dans tous les villages soninkés où ils jouent un rôle non- négligeable. Les Tago sont artisans de différents métaux. Le travail du fer leur est confié. Ils sont chargés de la fabrication des outils agricoles comme la houe, la daba, la hache, entre autres. Les Tago se subdivisent en deux petites fractions. Il y a ceux qui s’occupent du fer et ceux qui se chargent des bijoux, ces derniers sont appelés les orfèvres. Les Tago qui s’occupent du fer, en plus de leur intelligence en matière de fabrication d’outils, sont censés posséder, du moins selon l’imaginaire populaire, un pouvoir occulte sur le fer et on leur confiait, le plus souvent, la tâche de la circoncision des murunto (incirconcis).

Cependant, avec la modernisation de la société soninké, par l’introduction de la médecine moderne, les Tago se voient désormais privés d’une telle activité. Personne, à l’heure actuelle, n’envisagerait d’amener son fils chez un Tage pour le circoncire alors que les hôpitaux jouent, avec des moyens modernes sophistiqués, la même tâche. Les Tago, de nos jours, se désintéressent d’ailleurs eux- mêmes d’une telle fonction qui ne leur apporte plus rien. Ils préfèrent aller dans les capitales (Nouakchott, Dakar, …), afin de chercher à aller en France ou chercher un travail que de rester dans le Debe (village) assis dans leurs forges.

II- 2- 3- Les Sako (sing. Sake, bûcheron)

En milieu soninké, les Sako sont, le plus souvent, d’origine haalpular. Ils sont des personnes qui viennent s’installer dans les villages soninkés pour exercer leur travail au moyen duquel ils gagnent leur vie. Les Sako sont chargés de la confection des instruments ménagers et, en contrepartie, ils sont payés en espèce ou en nature par les soninkés. Les outils qu’ils fabriquent sont le plus souvent les pilons, les mortiers, les tabourets, les écuelles, entre autres. Tout comme les Tago, ils sont considérés comme des individus censés posséder des connaissances occultes qui leur permettent, avant de s’attaquer à un arbre, de conjurer le mauvais génie.

Dans certains villages soninkés (et ceci jusqu’à une époque récente), ils sont chargés d’élaguer les arbres dans les maisons moyennant quelques sommes d’argent. De nos jours, les Sako commencent à perdre la fonction qu’ils jouaient à cause de la modernisation des outils de travail. Les Soninkés ont maintenant tendance à préférer les instruments fabriqués dans les usines que ceux confectionnés par les Sako et, de surcroît, en bois. Cependant, contrairement aux Tago, on les rencontre très rarement dans les capitales à la recherche d’un autre type de travail, ils préfèrent rester toujours au village.

II- 2- 4- Les Garanko (sing. Garanke, cordonnier)

Ils jouent divers rôles dans la société soninké. Ils sont généralement chargés du travail de cuir (tannage de la peau, fabrication de chaussures et autres petits objets en rapport avec le cuir). Dans certains milieux soninkés, les garanko peuvent être amenés à jouer le rôle de «porte voix» du Debegume (chef de village) ou d’un quelconque notable à l’occasion des assemblées villageoises. Cependant, cette fonction est en voie de disparition à cause de l’introduction des moyens modernes de communication comme le microphone dans les villages soninkés.

Par ailleurs, leur rôle de fabrication de chaussures a, actuellement, beaucoup de mal à se mettre de plain pied avec la fabrication moderne de chaussure telle qu’elle se pratique dans les usines. Les garankalemu, c’est à dire les fils des garanko, ont eux aussi leur rôle à jouer dans leur groupe d’âge. A l’approche de chaque fête religieuse, les jeunes des villages soninkés sont partagés en classes d’âge et cotisent pour s’acheter du sucre, du lait, entre autres ; tandis que les garankelemu sont dispensés de toute participation à la cotisation. Cependant, ils sont chargés de faire le thé, d’aller chercher le feu à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit pour les besoins du groupe auquel ils appartiennent. En milieu soninké, les garankelemu sont surnommés les Hannekunku, c'est-à-dire littéralement, ceux qui sont à la charge du groupe.

Par ailleurs, dans la société soninké, les garanko sont d’excellents connaisseurs de chevaux. Comme les Sako et les Tago, ils sont censés posséder des connaissances mystérieuses sur ces animaux. Et ils sont très doués en matière de télékinésie, autrement dit ils peuvent, de loin, faire tomber un cavalier de son cheval au cas où celui- ci ne respecterait pas les règles d’entrée dans le village, c'est-à-dire le ralentissement de la vitesse de l’animal.

II- 2-5 Les Subalu (Sing. Subale)

Les Subalu sont des véritables « ingénieurs de l’eau » dans la communauté soninké traditionnelle. Ils s’occupent de la pêche et du ravitaillement des villages en poissons. D’après les croyances populaires des Soninké, les Subalu disposent des connaissances occultes sur l’eau et ses habitants. Par exemple, au moment des pêches collectives villageoises, ils seraient capables de « neutraliser » les animaux dangereux comme le crocodile.

II- 3 Les Moodinu (sing. Moodi, marabout)

Dans son ouvrage intitulé La graine de la parole, Mamadou DIAWARA affirmait que le vocable « moodi » est la déformation soninké du terme arabe « moaddib » qui veut littéralement dire « lettré ». Ce terme, selon lui, désigne à la fois l’homme cultivé et son groupe. Il divise les moodinu (les marabouts) en deux catégories :

1. Les laadan moodinu « les marabouts de la coutume » .C’est surtout ce genre de Marabouts que nous rencontrons dans la société soninké.

2. Les moodi kuttu qui signifie «les marabouts autres que ceux de la coutume ». Les premiers entretiennent des relations très intimes avec la classe dirigeante. Traditionnellement, les moodinu sont chargés, par une sorte de contrat qui les lie aux Tunkalemu (les princes) du fait qu’ils étaient les seuls lettrés de la communauté, de présider à la destinée religieuse des gens. Aliou K. Tadia précise en effet que «dans la hiérarchie sociale soninké, les moodinu constituent la fraction des hooro (nobles) qui s’occupent de la vie spirituelle. Le moodi, à l’origine, désignait le lettré musulman rompu aux sciences religieuses qui a pour rôle l’enseignement du Coran et de la [Sunna c'est-à-dire] la tradition du prophète ».Ainsi, les soninkés confiaient leurs enfants aux marabouts du village afin de leur apprendre les principes fondamentaux de leur religion et, en contrepartie, les disciples doivent travailler dans les champs du marabout qui leur dispense les cours.

Par ailleurs, en milieu soninké, les moodinu occupent une autre fonction qui, dirions nous, leur permet de gagner un peu de gain. Ils sont chargés de confectionner les amulettes, de consulter les oracles et de présider aux baptêmes.

II- 2- 5 Les mangu (sing. mange)

Ils forment une classe sociale particulière dans presque tous les milieux soninkés de la Mauritanie, du Sénégal et du Mali. Au Sénégal, nous les rencontrons surtout dans les villages riverains du fleuve comme Waoudé et Goumal. Et en Mauritanie, ils sont localisés dans des villages comme Toulel, Wompou… Ils portent le patronyme de « mange ». Au temps de l’empire soninké du Wagadou, les mangu occupaient diverses fonctions politiques et sociales importantes dont celles de modérateurs entre les royaux afin d’établir la concorde. Les mangu, en milieu soninké, jouent principalement deux rôles :

Le mangahu (le fait d’être mangu) est fonction de conciliation entre les diverses fractions des hooro (nobles) en cas de différends. Ils sont en quelque sorte les «diplomates» de la communauté soninké. Les mangu sont nécessairement présents à toutes les réunions du Debe (village) ou de Jamaane (pays). Et aucune décision importante pour la vie de la communauté ne saurait être prise sans les avertir, comme par exemple l’intronisation d’un debegume (chef de village).

2 .Une fonction de guerrier

Les Mangu sont reconnus être d’origine kuralemu, c'est-à-dire, littéralement, guerriers. Ils étaient en quelque sorte les boucliers des Tunka (rois) en période de guerre.

II- 2- 5 Les Komo (sing. Kome, esclave)

Ils viennent en dernière position dans le système des castes en milieu soninké. Les komo, historiquement, étaient des captifs. Ils constituaient jusqu’au début du XXe siècle la force de travail principale. Dans la société soninké, il y a beaucoup plus de captifs que d’hommes libres. Les komo peuvent être repartis en :

5-1Komo reganto (esclaves capturés)

Ils étaient, selon A. K. Tandian, des hommes libres qui ont été réduits à l’esclavage à la suite d’une capture. Les Komo étaient chargés d’exécuter les tâches les plus difficiles de leur maître et ils pouvaient à tout moment faire l’objet d’une vente.

5-2- Komo xobonto (esclaves achetés)

Ils sont généralement des esclaves achetés au moyen du commerce. Les Soninkés étaient de grands commerçants (jula). Ils se donnaient parfois le loisir de se procurer des esclaves pendant leur commerce pour ensuite les revendre dans les grands marchés de l’époque comme ceux de Ségou, Sikasso, entre autres

III- Organisation politique en milieu soninké.

III- 1- Au niveau du Debe (village)

Dans certains villages soninkés, l’élection du Debegume (chef de village) ne se faisait pas par le vote. Les Soninkés ignoraient l’élection démocratique à la manière des sociétés modernes. C’est le plus âgé du clan qui est appelé à assurer les fonctions de gouvernance dans le Debe jusqu’à sa mort où il sera succédé par celui qui le suit directement en âge.

Dans son mémoire de maîtrise qu’il a présenté en 2004 à l’université de Nouakchott en Mauritanie, Samba Fofana écrivait, à ce propos que : « le pouvoir politique dans le village est exercé par l’aîné [d’entre les] membres du clan détenant la chefferie du village donné ». Certains clans en milieu soninké sont détenteurs du pouvoir du fait qu’ils sont les fondateurs du village. Il y a donc à la fois le principe de séniorité et celui de la première occupation du lieu qui entrent en jeu quand il s’agit d’élire un Debegume.

Par ailleurs, dans la société soninké le pouvoir est strictement une affaire d’hommes. Il est par conséquent patrilinéaire. Au niveau du Jamaane (pays) ou du Debe (village), au temps des grands empires soninkés, le Tunka était le chef politique et en même temps le propriétaire des terres. Il existait, néanmoins, un système de contrôle qu’il était pratiquement impossible au Tunka d’exercer ses droits sans en référer aux Mangu (conseillers).

En territoire soninké, il n’existait pas de pouvoir politique supérieur à celui du roi. Par nature, il est le Fankama (de fanka, pouvoir et kama, propriétaire) et nul ne pouvait contester son droit exclusif à l’usage de la force. En cas de vacance du pouvoir dû au décès du Tunka, le collège des mangu et les notables du village rechercheraient ipso facto le plus ancien des successeurs présomptifs qui se situe sur le même rang en ligne agnatique que le roi précédent.

En milieu soninké, le Tunka ne nommait pas directement les Delegemu (chefs de villages). Cependant, la nomination du chef de village se faisait comme nous l’avons dit. Néanmoins, aucun Degelemu ne pouvait exercer son pouvoir sans sa bénédiction.

SOUMARE Zakaria Demba


- Paris, Khartala et Arsan, 1992, p 48

- Samba Fofana, Structure et dynamique socio-politique en milieu soninké, Mémoire de Maîtrise, Université de Nouakchott, 2004

- A. Bathili et C. Meillassoux, Lexique soninké – français, 1976, p 14

- A. Bathili, Les portes de l’or, Paris, l’Harmattan, 1989, p 190

- Poésie orale soninké et éducation traditionnelle, Dakar, NEA, 1999

- Ibid, p199

- Ed. Franz Steiner Verlag Stuttgart, 1990, p 34

- Op. Cit. p 202

- Tandia, Op. Cit.

- Ceci nous a été rapporté par M. Soumare Kodo Sikou lors de notre séjour à Toulel, en janvier 2005.

- Ibid, op. Cit.

1 commentaire:

socrate a dit…

salam à toi ,

je viens de lire ton article sur l'organisation sociale du milieu soninké en caste. C'est une etude coherente cependant pour un esprit averti il existe des insuffisances. Par exemple, je trouve qu'une partie des soit disant komo sont victimes de faux temoignages. Les historiens et observateurs de cette hierarchisation ne mentionnent jamais le pourquoi et le comment que le meme nom de famille soit à la fois komé , khoré , tegué etc. dans un meme village ou dans d'autres villages. je me suis personnellement penché sur la question dans le village de diaguily. il se trouve que les ascendants de certains komos ont été trahis par leurs
hôtes(diatigui).Ainsi ,ils se trouvent coincer à defaut de moyen de transport ou d'un mariage non desiré avec une komé. à cela s'ajoute l'ordre d'arrivée dans le village. Autrement dit , les ascendants de certains komo (khoré au départ )étaient contraints d'accepter de devenir komé pour s'installer à diaguily. Les famines et razzias qui sévissaient ne leur laissaient pas le choix.Le village de sambakandji est crée semble-t-il par ceux qui ne voulaient pas se déshonorer .J'imagine les autres villages de la région sont dans la même problématique de l'histoire.
je veux ton avis sur ce dysfonctionnement des études historiques. Au regard de ton intellect, penses tu que la societe soninké a un avenir radieux en instaurant des barrieres entre caste? Je sais que tu vas me dire c'est la culture soninké. Moi je pense qu'une telle pratique n'a pas de repondant dans l'islam qui est avant tout notre raison d'être parceque ces personnes ne sont ni achetées , ni capturées.En conséquence , la société commet une grave erreur aux yeux de l'islam en traitants leurs descendants à ce jour de komo .